La question embarrasse. Elle revient sans cesse, formulée avec plus ou moins de tact, souvent teintée d’incompréhension. Parfois même de mépris. Et pourtant, elle pointe vers quelque chose de réel : une partie croissante des classes populaires vote pour des partis qui ne défendent pas, objectivement, leurs intérêts économiques.
Prenons le Rassemblement national (au hasard, évidemment). Sur le papier, son bilan parlementaire est sans équivoque. Taxation des grandes fortunes ? Contre. Renforcement de la lutte contre la fraude fiscale ? Contre. Hausse du SMIC ? Contre. Gel des loyers ? Contre. Rétablissement de l’ISF ? Contre. Retraite à 60 ans ? Contre. Le RN vote systématiquement une ligne libérale favorable aux entreprises et à la réduction des dépenses publiques. Rien de révolutionnaire là-dedans. Rien qui bouleverse l’ordre économique existant.
Et pourtant…
Une enquête Ifop-Fiducial de juin 2023 l’indique : 42 % des Français déclarent avoir déjà voté RN au cours de leur vie. Les législatives de 2024 confirment un vote particulièrement élevé chez les chômeurs et les peu diplômés. Ce n’est plus marginal, ce n’est plus protestataire : c’est structurel.
À Hénin-Beaumont, ancien bastion communiste devenu fief de Marine Le Pen, les anciens ouvriers de Metaleurop racontent tous la même histoire. L’usine a fermé en 2003, la gauche est partie avec. Il ne s’agit pas d’un abandon symbolique ou d’une trahison idéologique abstraite, mais de choses plus concrètes : permanences fermées, militants qui ne passent plus, meetings organisés ailleurs, etc. Le RN, lui, est resté physiquement, visiblement. Et c’est cela qui compte.
Alors comment expliquer ce paradoxe apparent ? (Si tant est que ce soit vraiment un paradoxe, d’ailleurs !) Les choix électoraux ne se réduisent pas à un calcul rationnel d’intérêts matériels. L’essayiste américain Thomas Frank l’avait déjà montré dans les années 2000 avec Pourquoi les pauvres votent à droite ? Quand la gauche abandonne le terrain social, la droite populiste récupère la colère née des inégalités et la redirige ailleurs. Les difficultés économiques deviennent alors le symptôme d’un malaise culturel ou identitaire, plus que le résultat de rapports de force économiques.
C’est exactement ce qui se passe. La précarité, la désindustrialisation, le sentiment d’abandon : tout cela nourrit une frustration bien réelle. Mais cette colère ne se dirige que rarement vers les patrons du CAC 40 ou les bénéficiaires de la mondialisation. Elle vise d’autres cibles : les immigrés, les minorités, les allocataires du RSA, les « élites culturelles » (cette expression fourre-tout qui désigne à peu près n’importe qui ayant fait des études). Le conflit social ne se joue plus entre riches et pauvres. Il fragmente les classes populaires elles-mêmes.
Pierre Bourdieu avait théorisé ce mécanisme sous l’angle de la domination symbolique. La politique, disait-il, ne repose pas que sur des intérêts objectifs, mais sur des représentations du monde social. Quand les enjeux économiques sont présentés comme « techniques », « sans alternative » — vous connaissez la chanson —, le débat se déplace mécaniquement vers des questions identitaires plus émotionnelles. Le néolibéralisme dépolitise l’économie tout en surpolitisant la culture.
La gauche a sa part de responsabilité. Depuis les années 1980, elle a accompagné des politiques libérales qu’elle prétendait « encadrer ». Elle s’est coupée des territoires populaires et a technicisé son discours économique au point de le rendre incompréhensible pour ceux qu’elle prétendait défendre. Résultat : elle a perdu sa crédibilité comme alternative. Le vide a été comblé par une extrême droite qui parle le langage de la colère sans jamais remettre en cause les structures économiques dominantes. Redoutablement malin…
Les classes populaires ne votent donc pas à droite par bêtise ou par irrationalité. Elles votent dans un paysage politique où la question sociale a été reléguée au second plan, où l’identité sert de substitut à la solidarité.
Le vote RN n’est pas une énigme à résoudre : c’est une réponse à un abandon. Et la gauche peut toujours continuer à faire la morale : ça ne lui ramènera pas plus de voix.
