Gaza a du gaz. Et alors ?

Au large de Gaza se trouve un gigantesque gisement de gaz naturel. Formé bien avant qu’Adam et Eve ne s’engueulent pour une pomme, il a été découvert en 2000 et est exploitable. Pourtant, on n’en a pas extrait le moindre mètre cube...

Bienvenue dans l’une des histoires les plus kafkaïennes de l’énergie mondiale.

Cet article fait partie d’une série de deux papiers sur Gaza. Lire aussi À Gaza, même la mer est en procès.

Imaginez qu’on découvre du pétrole dans votre (grand) jardin. Pas une petite flaque, mais une réserve évaluée à plusieurs milliards d’euros. Toutes les planètes sont alignées : le droit international est de votre côté, vous avez la licence d’exploitation et les multinationales du secteur de l’énergie sonnent à votre porte tous les jours. Et pourtant, un quart de siècle plus tard, votre jardin ressemble à ce qu’il a toujours été : un jardin… et vous n’avez même pas de quoi remplir un briquet.

C’est exactement ce qui se passe depuis 2000 avec Gaza Marine, nom donné au gisement gazier découvert par British Gas au large de la bande de Gaza.

Attention : marcher sur une Esplanade peut tuer des milliers de personnes

Le 27 septembre 2000, Yasser Arafat, alors président de l’Autorité Palestinienne, se rend en personne sur la plateforme d’exploration de British Gas (BG), au large de Gaza. Il allume la flamme qui prouve la présence de gaz. Les caméras sont là et l’ambiance est à l’optimisme : deux puits, Gaza Marine 1 et Gaza Marine 2, ont été forés et les résultats sont prometteurs. BG estime le gisement à plus de 30 milliards de mètres cubes de gaz. C’est bien plus que ce dont les territoires palestiniens ont besoin et il y a même de la marge pour une juteuse exportation.

Manque de bol, Ariel Sharon, alors chef du parti d’opposition Likoud, décide le 28 septembre 2000 d’aller se dégourdir les jambes sur l’Esplanade des Mosquées de Jérusalem. Les Palestiniens prennent cela pour une provocation et cette balade marquera le début de la Deuxième Intifada. Elle durera cinq ans, fera des milliers de morts des deux côtés et anéantira les progrès réalisés lors des accords d’Oslo. Comme quoi marcher peut être très mauvais pour la santé mondiale.

BG se retrouve alors avec une licence super avantageuse mais potentiellement inexploitable. Elle lui a été accordée par l’Autorité palestinienne en 1999 pour 25 ans et stipule que le gazier britannique récupère 90% des droits d’exploitation, les 10% restants tombant dans la poche du CCC (Consolidated Contractors Company). Inconnu du grand public, ce dernier n’est autre que le plus grand groupe de construction du Moyen-Orient, fondé par des entrepreneurs palestiniens.

Pourtant, le plan de développement est approuvé par l’Autorité Palestinienne dès juillet 2000. Un pipeline sous-marin reliant le gisement à Gaza est prévu pour un coût estimé à 150 millions de dollars et une faisabilité prouvée.

A qui profite le gaz ?

Il y a tout de même un léger problème : à qui vendre le gaz ? Le marché palestinien est trop petit pour rentabiliser seul un tel investissement. Les pays arabes frontaliers ont déjà tout ce qu’il faut à l’exception d’Israel. On s’en doute, celui-ci est peu enclin à financer la Palestine en pleine Deuxième Intifada, même si la compagnie nationale d’électricité israélienne (IEC), grosse consommatrice de gaz, ne serait pas contre.

Des négociations s’engagent tout de même entre les deux belligérants. Elles vont dessiner pendant sept ans un tableau surréaliste de ce que peut être une impasse géopolitique habillée en désaccord commercial. Jugez plutôt.

Fin 2001, le Premier ministre Ariel Sharon bloque toute discussion. Mais en 2002, son successeur lève le veto sous la pression de Tony Blair. Le premier ministre anglais est convaincu qu’acheter du gaz palestinien ferait avancer la paix (et au passage enrichirait encore plus BG).

En 2003, Sharon fait marche arrière : hors de question que des fonds aillent à l’Autorité Palestinienne, qui pourrait les utiliser à des fins terroristes. En 2007, le gouvernement israélien accepte finalement de reprendre les négociations, mais propose un prix inférieur au marché : BG refuse le deal. La même année, Hamas prend le contrôle de Gaza et Israël décide qu’il n’a plus du tout envie de traiter avec qui que ce soit côté palestinien.

BG ferme son bureau israélien en 2008 et reste assis sur sa licence d’exploitation. Vingt-trois ans après la découverte, la situation n’a toujours pas évolué d’un mètre cube…

Le gaz tombe à pic… mais pas pour les Palestiniens

Coup de théâtre entre 2009 et 2010 : Israël découvre dans ses propres eaux territoriales Tamar et Leviathan, deux gisements gigantesques. A tel point qu’en comparaison, Gaza Marine fait figure d’échantillon gratuit. Du jour au lendemain, Israël passe du statut d’importateur à celui de futur exportateur régional de gaz. Du coup, le gaz palestinien perd tout intérêt malgré la viabilité économique de son exploitation.

Gaza Marine : 100% palestinien, 0% exploité

En 2016, Shell rachète BG Group pour 47 milliards de dollars et récupère au passage Gaza Marine. Un actif gelé au fond de la Méditerranée n’entre pas vraiment dans la stratégie du groupe pétrolier, qui se retire définitivement du projet en 2018.

Dès lors, Gaza Marine est 100% palestinienne. La licence est détenue par le Palestine Investment Fund (PIF), fonds souverain de l’Autorité palestinienne et le CCC. Il ne manque que quelques broutilles pour l’exploiter : un opérateur, un financement estimé entre 800 millions et 1,25 milliard de dollars, et l’accord d’Israël, qui contrôle les eaux au-delà de 20 milles nautiques. Trois fois rien, on vous dit…

En 2021, le CCC et le PIF signent un protocole d’accord avec la compagnie nationale égyptienne du gaz (EGAS) afin d’exporter le gaz vers l’Egypte. Il y serait liquéfié puis vendu à l’Europe. En juin 2023, Israël donne son accord de principe, l’UE cherchant désespérément des alternatives au gaz russe depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022. La production pourrait commencer en 2026.

Oui mais… le 7 octobre 2023, le Hamas fout tout en l’air en menant une attaque terroriste contre des installations civiles israéliennes. Retour à la case départ, avec en prime des milliers de morts et la destruction méthodique puis l’occupation de la Bande de Gaza.

Une Autorité n’est pas un État, et c’est le fond du problème.

Au-delà des coups politiques, cette histoire est rendue insoluble par un problème juridique de fond : l’Autorité palestinienne n’est pas un État souverain au sens du droit international de la mer.

En 2000, un consortium israélien concurrent (Yam Thetis, associé à Noble Energy et au groupe Delek) avait saisi la Haute Cour de justice israélienne. Il contestait la licence initialement accordée à BG au motif que l’Autorité palestinienne n’avait pas compétence pour octroyer des droits sur une zone économique exclusive. La Cour n’a jamais tranché, laissant le statut juridique des eaux concernées dans un flou en attente d’un accord de paix définitif.

Vingt-cinq ans plus tard, l’accord de paix n’est pas venu : Gaza Marine est toujours considéré comme une sorte de terra nullius maritime.

Le Leiden Journal of International Law, dans une analyse publiée en décembre 2024, identifie quatre scénarios post-conflit pour Gaza Marine : indépendance palestinienne, occupation israélienne, administration internationale transitoire, ou annexion partielle par Israël. Chacun implique un cadre juridique différent pour le gisement. À ce jour, toujours rien à l’horizon. Il n’y a pas que la terra qui est nullius

Tout ça pour ça ?

On l’a évoqué précédemment, Gaza Marine ne joue pas dans la même cour que les gisements israéliens Leviathan et Tamar. En exagérant à peine, il fait figure de nain à l’échelle régionale. Son développement coûterait au minimum 800 millions de dollars et générerait des revenus estimés entre 2,4 et 7 milliards de dollars sur sa durée de vie (selon le prix de vente du gaz, très variable).

Ce n’est pas rien pour une économie aussi exsangue que celle de Gaza. 700 à 800 millions de dollars annuels de revenus auraient pu être transformateurs. Mais ce n’est pas non plus une manne justifiant à elle seule vingt-cinq ans de ratages.

En fait, ce naufrage est le résultat d’une accumulation de conflits d’intérêts, de vetos politiques, de changements de gouvernement, de découvertes gazières concurrentes et d’un statut juridique insoluble. Avec en guest star l’un des conflits les plus anciens et les plus complexes du monde.

Oui, Gaza a du gaz et les droits de son exploitation, mais il lui manque juste tout le reste…

Sources