La question paraît abstraite, presque métaphysique. Elle est pourtant prise très au sérieux par les scientifiques. Archéologues, généticiens et démographes s’y penchent depuis plusieurs décennies. Ils croisent fossiles, ADN ancien et modèles mathématiques pour tenter de reconstituer une histoire humaine dont plus de 99 % s’est déroulée sans le moindre recensement.
Entre la science et l’art
Compter les humains sur des millénaires sans recensements est un exercice délicat que les spécialistes du domaine qualifient de mélange entre « la science et l’art ». Normal, puisque pour plus de 99 % de notre histoire, il n’existe aucune donnée démographique directe.
Afin d’y arriver, il fallait commencer par définir un « point zéro », celui à partir duquel tout commence. Pendant des décennies, il se trouvait il y a 200 000 ans, à l’apparition de l’homme moderne en Afrique de l’Est. Simple, basique.
Mais la découverte des fossiles de Jebel Irhoud au Maroc a bouleversé cette chronologie, et le point zéro a pris d’un coup 100 000 ans, passant ainsi à 300 000 ans.
Ce léger allongement temporel a obligé les scientifiques à revoir tous leurs calculs, même si les 100 000 ans supplémentaires n’étaient pas exactement encombrés par nos ancêtres. L’un dans l’autres ils arrivent à la conclusion que 120 milliards d’Homo sapiens ont marché sur la Terre.
On ne va pas vous raconter ici comment ils en sont arrivés à cette conclusion, ça serait bien trop fastidieux. Ceux qui veulent en savoir plus pourront toujours aller faire un tour sur les articles cités en référence.
Une explosion tardive
L’évolution démographique d’Homo sapiens n’est pas linéaire, ni exponentielle ou logarithmique. En gros, elle ressemble à une courbe en « J » : stagnante pendant des centaines de milliers d’années avant de subir une très récente explosion verticale. On peut se faire une idée en examinant les quelques repères temporaux de ce tableau.
| Population estimée | Taux de natalité / 1 000 | Cumul | |
|---|---|---|---|
| – 300 000 ans | 100 000 | 80 | 100 000 |
| -50 000 ans | 2 000 000 | 80 | 11,3 Milliards |
| -8 000 ans | 5 000 000 | 80 | 12,5 Milliards |
| An 1 | 300 000 000 | 80 | 58,5 Milliards |
| 1200 | 450 000 000 | 60 | 85,1 Milliards |
| 1650 | 500 000 000 | 60 | 97,9 Milliards |
| 1850 | 1 265 000 000 | 40 | 105,1 Milliards |
| 1950 | 2 499 000 000 | 35 | 111,4 Milliards |
| 2025 | 8 100 000 000 | 17 | ~ 120 Milliards |
Que raconte-il, ce fameux tableau ? Tout d’abord, il met en évidence un taux de natalité préhistorique quatre à cinq fois plus élevé qu’actuellement – 80 naissances pour 1000 habitants, contre 17 pour 1000 actuellement. Cette fertilité s’explique la nécessité d’assurer la survie de l’espèce.
L’espérance de vie oscillait alors entre 22 et 33 ans, plombée par une mortalité infantile effroyable : jusqu’à 50% des enfants mourraient avant l’âge adulte. Si l’espèce voulait avoir une chance de survivre, les femmes devaient procréer au maximum de leurs capacités biologiques.
Malgré cela, l’humanité a tout de même frôlé l’extinction à plusieurs reprises. Un exemple, au hasard : lors de l’éruption du super-volcan Toba il y a 74 000 ans, la population humaine aurait chuté à quelques milliers d’individus.
Néandertal et Denisova, grands perdants de l’évolution.
Si 120 milliards d’homo sapiens se sont succédés, qu’en est-il de nos proches cousins ? La comparaison souligne notre « succès » démographique unique.
Les Néandertaliens ont vécu en Europe et en Asie pendant plus de 400 000 ans, mais ils n’ont jamais été nombreux. Si l’on se base sur l’analyse de l’ADN ancien, la population « efficace » (celle qui transmet leurs gènes) ne dépassait pas 1 500 à 5 000 individus.
D’autres estimations, basées sur les données archéologiques et paléo-démographiques proposent une estimation plus large mais toujours modeste, avec un pic se situant entre 5 000 et 70 000 individus au maximum. Ils étaient probablement fragmentés en petits groupes isolés, ce qui entraînait une faible diversité génétique et une forte consanguinité, facteurs clés de leur extinction.
Au total, on estime que seulement quelques centaines de millions de Néandertaliens ont existé sur toute la durée de leur règne.
Les Dénisoviens sont plus proches des « fantômes » de la préhistoire que d’autre choses. Identifiés principalement par leur ADN, ils occupaient une vaste zone allant de la Sibérie à l’Asie du Sud-Est. Bien qu’il soit impossible d’estimer leur population avec précision, leur héritage génétique (4 à 6 % de l’ADN des Mélanésiens actuels) prouve qu’ils ont croisé la route de nos ancêtres.
7% des 120 milliards d’humains sont en vie actuellement
La population humaine actuelle, bien que massive, ne représente qu’une fraction de l’histoire humaine, c’est-à-dire 7 % (soit 8 milliards) de tous les Homo sapiens nés depuis 300 000 ans.
Ce chiffre illustre le caractère explosif de la croissance récente d’Homo sapiens. Certains vont même jusqu’à affirmer que l’expérience de vie d’un humain moderne, entouré de milliards de ses semblables, est une anomalie radicale par rapport à la solitude démographique qu’ont connue nos ancêtres qui ont vécu et sont morts au sein d’une humanité rare et dispersée.
Principales sources en ligne
https://www.universalis.fr/encyclopedie/denisova-denisoviens
https://fr.wikipedia.org/wiki/Homo_sapiens
https://fr.wikipedia.org/wiki/Population_mondiale
https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_de_la_catastrophe_de_Toba
https://fr.wikipedia.org/wiki/Homme_de_N%C3%A9andertal
https://fr.wikipedia.org/wiki/Djebel_Irhoud
https://australian.museum/learn/science/human-evolution/homo-sapiens-modern-humans
https://www.prb.org/articles/how-many-people-have-ever-lived-on-earth/
