Une étude britannique établit une corrélation entre santé publique et vote populiste. Mal comprise, elle alimente des raccourcis faciles. Lue correctement, elle raconte surtout l’histoire de territoires qui cumulent les difficultés — et les frustrations.
Certaines études scientifiques ont un sens du timing presque politique. Celle publiée en 2025 dans la revue BMJ Open Respiratory Research en fait partie. Elle met en relation l’état de santé des territoires anglais et le vote pour le parti populiste Reform UK lors des élections législatives de 2024.
Résumée en une phrase, la conclusion semble évidente : les populations en moins bonne santé voteraient davantage pour des partis anti-système. Une idée simple, percutante… et dangereusement incomplète. Du coup, on s’est penchés d’un peu plus près sur cette étude. Et ce qu’on a trouvé est très intéressant !
Une corrélation spectaculaire entraîne une conclusion précipitée
Afin de mener cette étude, les chercheurs ont comparé les résultats électoraux de 543 circonscriptions anglaises avec des indicateurs de santé publique couvrant une vingtaine de maladies chroniques. Elle vont de l’obésité au diabète, en passant par les maladies respiratoires ou la dépression.
Le constat est sans ambiguïté : plus la prévalence de ces pathologies est élevée dans une circonscription, plus le score de Reform UK augmente. La corrélation, bien réelle, n’explique absolument rien à elle seule.
C’est ici qu’intervient la distinction essentielle — et pourtant la plus souvent oubliée. Cette recherche est une étude écologique : elle compare des territoires, pas des électeurs pris individuellement. Elle ne démontre pas que les personnes malades votent populiste, mais que les territoires où la santé moyenne est plus mauvaise votent davantage pour un parti populiste. Cette nuance est fondamentale et change tout… mais elle ne rend pas un titre plus sexy !
Corrélation n’est pas causalité
En statistiques, deux phénomènes peuvent évoluer ensemble sans que l’un soit la cause de l’autre. C’est ce que l’on appelle une corrélation.
Par exemple, il existe une corrélation entre le nombre de glaces vendues au bord d’une plage et le nombre de noyades. Cela ne signifie évidemment pas que manger des glaces provoque des noyades. La variable cachée est la température : quand il fait chaud, on mange plus de glaces et on se baigne davantage. Et donc on se noie davantage.
Autre exemple classique : les régions où il y a le plus de cigognes ont aussi plus de naissances. Cela ne signifie pas que les cigognes apportent les bébés (désolé de casser un mythe), mais que les zones rurales ont plus de cigognes et plus de familles nombreuses.
Les corrélations racontent souvent une histoire. Il faut juste la comprendre…
La santé publique est souvent un indicateur social
C’est probablement le point le plus important pour comprendre cette étude : la santé publique n’est pas seulement une affaire de médecine. Elle est aussi un puissant indicateur social.
L’espérance de vie, les maladies chroniques, l’obésité, la dépression ou les maladies respiratoires sont fortement liées au niveau de revenu, à l’éducation, au type d’emploi, à la qualité du logement, à l’accès aux services publics ou encore aux transports. Autrement dit, la santé d’une population reflète très souvent sa situation économique et sociale.
Quand un territoire va mal économiquement, il va souvent mal socialement. Et quand il va mal socialement, il va souvent mal médicalement. La santé publique devient alors une sorte de thermomètre des inégalités territoriales.
Symptôme visible
Les territoires concernés par l’étude britannique cumulent des difficultés bien connues : désindustrialisation, fermeture de services publics, chômage, stagnation des revenus et sentiment d’abandon politique. Dans ces zones, l’espérance de vie recule, les maladies chroniques augmentent et la défiance envers les institutions s’installe. La mauvaise santé ne provoque pas le vote populiste : elle en est plutôt l’un des symptômes visibles.
Ce schéma dépasse largement le cas présenté ici :
- Des travaux ont montré que les régions favorables au Brexit affichaient une espérance de vie plus faible.
- Certaines zones américaines frappées par la crise des opioïdes ont massivement soutenu Donald Trump.
- Enfin, les territoires européens les plus désindustrialisés votent davantage pour des partis populistes.
Le point commun n’est pas médical, mais plutôt économique et territorial.
Cette étude ne démontre ni que la mauvaise santé rend populiste, ni que les électeurs populistes seraient plus malades que les autres. Elle met en évidence quelque chose de bien plus intéressant : les territoires qui vont mal économiquement sont aussi ceux où la population est en moins bonne santé et ce sont souvent ceux où le vote de contestation est le plus fort.
Autrement dit, cette étude parle moins de médecine que de géographie, d’économie et de politique. Et elle rappelle surtout une chose essentielle : les statistiques ne disent jamais seulement ce qu’on leur fait dire, mais surtout ce qu’on oublie de regarder.
Comme quoi, un chiffre mal lu raconte presque toujours une mauvaise histoire.
Références
- Laverty A.A., Hopkinson N.S. (2025). What is the relationship between population health and voting patterns? BMJ Open Respiratory Research.
- McCartney G., Walsh D. (2025). Understanding changes to life expectancy and inequalities. Springer.
- Arteaga C., Barone V. (2025). Democracy and the Opioid Epidemic. Yale / NBER.
- McKee M. et al. (2024). Brexit and health: four years on. The Lancet.
