En 1927, Eben Byers avait tout pour lui. Industriel fortuné, ancien champion amateur de golf, cet Américain de 47 ans incarnait la réussite à l’état pur. Mais un soir de novembre, sa vie va prendre un tournant inattendu…
La raison ? Une blessure au bras qu’il se fait on ne peut plus bêtement dans un train, en rentrant d’un match de football à Harvard.
De l’eau pas vraiment bénite
Il s’agit d’une chute, a priori banale, dont la douleur persiste bien trop longtemps à son goût. Son médecin lui prescrit alors un remède dont il avait entendu le plus grand bien : le Radithor. Une eau enrichie au radium censée guérir à peu près tout. Avec le recul, il y a de quoi frissonner…
La douleur disparait comme par enchantement, l’énergie de Byers décuple et sa libido retrouve une seconde jeunesse. Pendant trois ans, il consomme religieusement entre une et trois bouteilles par jour. Mille quatre cents flacons au total. Il en offre à ses amis, à ses maîtresses et même à son cheval de course.
C’est en 1931 qu’Eben Byers se dit qu’il n’a peut-être pas fait le meilleur choix de médication. Le radium accumulé dans ses os a littéralement dévoré son squelette de l’intérieur.
Des abcès ont percé son crâne, sa bouche n’était plus qu’une cavité béante dépourvue de mâchoire. Il meurt le 31 mars 1932, à 51 ans. Son corps est si radioactif qu’il fut enterré dans un cercueil doublé de plomb. Exhumé en 1965, son cadavre émettait encore des radiations significatives.
L’homme qui vendait la mort en bouteille
Le Radithor est l’œuvre de William Bailey. L’homme n’est pas médecin et prétend détenir un diplôme de Harvard — c’était faux. Déjà condamné pour fraude, il a compris qu’on pouvait vendre n’importe quoi pourvu que l’emballage soit scientifique.
En 1918, il fonde les Bailey Radium Laboratories et lance son élixir miracle : de l’eau distillée contenant du radium 226 et 228, à un dollar la bouteille (équivalent de dix-huit dollars d’aujourd’hui). Le marketing était redoutable puisque le Radithor promettait de soigner l’arthrite, l’impuissance et la fatigue. Les publicités vantent « une cure pour les morts-vivants ». Bailey rémunère les médecins prescripteurs par commissions. Entre 1918 et 1931, il écoule près de 400 000 bouteilles.
La radiomania des années folles
Le Radithor n’était pas un cas isolé. Dans les années 1910-1920, le radium était partout : dentifrice (Doramad), cosmétiques (Tho-Radia), chocolat enrichi, suppositoires pour la prostate, laine irradiée pour bébés. Des stations thermales vantaient leurs eaux radioactives tandis qu’à Paris un cabaret baptisé « Le Radium » connaissait un franc succès.
Cette fascination n’était pas pure ignorance. La radioactivité venait d’être découverte et incarnait la modernité scientifique. Marie Curie souffrait déjà de pathologies liées à son exposition prolongée, mais le lien entre faibles doses répétées et effets à long terme restait mal compris.
La radioprotection comme discipline structurée n’existera véritablement qu’après la Seconde Guerre mondiale. En attendant, on trinquait au radium…
« Radium Girls »
Le mécanisme de destruction est implacable. Le radium, chimiquement proche du calcium, s’intègre aux os. Il irradie les tissus environnants et provoque nécroses et cancers. Chaque désintégration libère des particules alpha qui, à courte portée, infligent des dégâts cellulaires massifs.
Il était aussi utilisé en horlogerie afin de rendre luminescent le cadran des montres. Les ouvrières, qui léchaient leurs pinceaux pour en affiner la pointe, en furent les premières victimes. On les appellera plus tard les « Radium Girls ». Mais leur sort n’intéressait guère l’opinion publique — c’étaient des anonymes. Il fallut qu’un millionnaire en meure pour que le scandale éclate.
Lorsque la Federal Trade Commission (FTC) interrogea Byers en 1931, l’avocat la représentant ressortit si choqué qu’il rédigea un rapport accablant. Le Wall Street Journal titra : « The Radium Water Worked Fine Until His Jaw Came Off » (L’eau au radium fonctionnait bien jusqu’à ce que sa mâchoire se détache).
Elément 88
La FTC ordonna l’arrêt des ventes. Bailey ne fut jamais poursuivi. Il mourut en 1949 d’un cancer, lui-même fortement irradié. Avait-il bu son propre poison ? On ne le saura jamais.
La mort de Byers s’inscrit dans une série de scandales sanitaires qui pousseront le Congrès à adopter le Food, Drug, and Cosmetic Act de 1938, renforçant considérablement les pouvoirs de contrôle de la FDA. Il fallut donc qu’un homme riche se décompose en direct pour que la législation évolue.
En 2023, un flacon intact de Radithor s’est vendu aux enchères pour plusieurs milliers de dollars. Il émet toujours des radiations. Le radium n’a jamais promis l’immortalité : c’est Bailey qui mentait. L’élément 88, lui, obéissait simplement aux lois de la physique : se désintégrer, inlassablement, pendant 1600 ans.
Il aura fallu qu’une mâchoire tombe pour que la loi se relève…
Ce que disent les chiffres
400 000 — Nombre de bouteilles de Radithor vendues entre 1918 et 1931, selon les estimations de la Federal Trade Commission américaine (rapport d’enquête, 1931-1932).
1 400 — Nombre approximatif de flacons consommés par Eben Byers entre 1927 et 1931, d’après le témoignage de son médecin recueilli par la FTC.
1 dollar — Prix d’une bouteille de Radithor en 1928, soit environ 18 dollars actuels (calcul basé sur l’indice d’inflation du Bureau of Labor Statistics américain).
1 + 1 microcuries — Activité minimale garantie par flacon (radium 226 + radium 228), mentionnée sur l’étiquette du produit et confirmée par les analyses de l’époque.
1600 ans — Demi-vie du radium 226. Un flacon de Radithor conservé aujourd’hui contient encore environ 95 % de son activité d’origine.
36 μSv/h — Radioactivité mesurée sur la dépouille d’Eben Byers lors de son exhumation en 1965 (étude du Massachusetts Institute of Technology, R.E. Rowland et al., publiée dans Radiology, 1978).
