Survivre à un tir d’arbalète en plein front, c’est possible.

Survivre à une flèche

Comme toutes les forces de police de la planète, les carabinieri italiens ont l’habitude des interventions délicates. Mais ce qu’ils vont découvrir dans une habitation de la ville d’Ancône n’est mentionné dans aucun manuel de l’école de police d’Italie. Ni dans aucun autre manuel du monde.

En ce mois d’août 2025, cela fait deux jours que le propriétaire des lieux, un homme sans histoire, ne donnait plus signe de vie. Sa famille vit à plusieurs centaines de kilomètres de là. Elle commence à s’inquiéter car il n’est pas dans ses habitudes de ne pas répondre aux appels.

La famille alerte les carabinieri locaux afin qu’ils aillent vérifier si tout va bien. Ces hommes aguerris ont déjà fait face à ce type de situation. Lorsqu’ils forcent la porte de l’appartement silencieux, ils s’attendent à trouver un cadavre.

Une flèche d’arbalète dans le front

Ce n’est pas vraiment le cas…  À la place, ils tombent sur un homme de 64 ans, assis, parfaitement conscient, qui les regarde avec l’air de celui qui a fait une bêtise. Et pas n’importe laquelle puisqu’une flèche d’arbalète lui traverse le crâne de part en part.

Ce n’est pas un tour de magie qui aurait mal tourné, ni une performance artistique. La réalité médicale dépasse ici tout ce que la fiction ose imaginer. L’homme a passé quarante-huit heures avec un tube de carbone fiché en plein milieu du front, ressortant par la nuque, sans boire, sans manger, et surtout sans mourir. De quoi surprendre jusqu’aux neurochirurgiens les plus blasés.

C’était impossible, et pourtant…

Par quel miracle l’homme respire-t-il encore ? La réponse, apportée par le Dr Maurizio Iacoangeli, chef de la neurochirurgie à l’hôpital Torrette d’Ancône, tient à une étonnante précision balistique.

Le projectile a suivi une trajectoire « idéale » en entrant pile au centre de l’os frontal. Au lieu de déchiqueter la matière grise, la flèche s’est glissée dans la fissure interhémisphérique, cet espace infime qui sépare le cerveau gauche du cerveau droit, un peu comme une main se glissant entre deux pages d’un livre sans les froisser.

La trajectoire a soigneusement évité ce que les neurologues appellent les « zones éloquentes » qui gèrent la motricité ou la parole. A quelques millimètres près, le miraculé aurait été foudroyé par une hémiplégie massive ou une aphasie irréversible. Plus effrayant encore, la flèche a frôlé le sinus sagittal supérieur, « l’autoroute » veineuse qui draine le sang du cerveau. Si la pointe l’avait percée, la victime se serait vidée de son sang en quelques minutes. Bien avant que sa famille ne s’inquiète de son silence.

Bouchon de carbone

D’ailleurs, comment ne s’est-il pas vidé de son sang ? Contrairement à une balle qui déchiquette et crée une onde de choc, la flèche coupe net et, surtout, reste en place. Pendant ces deux jours de solitude, le corps de la flèche a agi comme un bouchon de fortune, comprimant les vaisseaux qu’elle avait sectionnés. Tant que personne ne tentait de tirer dessus, le système était stable, bien que précaire.

L’autre cause improbable de ce quasi-miracle est le carbone dont est fait la flèche, détail lui a littéralement sauvé la vie une seconde fois au bloc opératoire. Le carbone composite est radiotransparent. Ce n’est pas le cas du métal, qui aurait rendu le scanner illisible et interdit la réalisation d’une IRM. Les chirurgiens ont obtenu une cartographie parfaite du cerveau, repérant chaque vaisseau sanguin menacé avant même de sortir le bistouri.

Le cas Phineas Gage

Le 13 septembre 1848, Phineas Gage, un contremaître des chemins de fer américains, tassait sur un chantier de la poudre noire lorsqu’une étincelle a provoqué une explosion prématurée.

Le résultat fut radical : sa barre à mine — un joli bébé de 6 kg pour 1,10 m de long — a décollé comme une fusée pour lui traverser le crâne, entrant par la joue gauche et ressortant par le sommet de la tête.

Contre toute attente, Gage ne meurt pas. Il reste conscient, parle et retourne même voir son médecin en charrette. Mais s’il a survécu physiquement, une partie de lui est restée sur le chantier. L’homme poli, fiable et apprécié de tous est devenu grossier, capricieux et totalement désinhibé.

Ce cas inédit à l’époque a permis à la médecine de comprendre que le lobe frontal n’était pas là pour faire joli, mais qu’il agit en chef d’orchestre de la personnalité humaine.

Un déminage chirurgical

Retirer la flèche sans tuer le patient ne revenait pas exactement à jouer au Roi Arthur retirant Excalibur de son rocher. L’équipe du Dr Iacoangeli a dû opérer selon des protocoles de médecine de guerre, directement inspirés des manuels américains pour les blessures par balle en Irak. L’angoisse au bloc n’était pas la lésion cérébrale, mais le « relâchement » : retirer la flèche, c’était déboucher la digue.

Les chirurgiens ont donc pratiqué une large ouverture crânienne pour accéder aux vaisseaux en amont et en aval de la blessure, passant des lacets de sécurité autour des artères pour pouvoir les étrangler instantanément en cas de rupture. La flèche a été retirée avec une lenteur incroyable sous irrigation continue. Miracle : aucune hémorragie cataclysmique ne s’est déclenchée.

Et maintenant ?

Quel est le nom de ce mystérieux miraculé ? C’est la question que tout le monde se pose. Depuis l’opération d’août 2025, une chape de plomb est tombée sur l’identité du survivant. On sait qu’il s’agit d’un entrepreneur local de 64 ans, résidant à Ancône. D’après les autorités, il souffrait de dépression, ce qui expliquerait sa tentative de suicide, aussi spectaculairement ratée soit-elle.

Aux dernières nouvelles, glanées auprès de la presse locale, l’homme a survécu à la phase critique de réanimation. Il n’est pas non plus décédé des suites de l’opération. Cependant, il n’est pas sorti d’affaire pour autant.

Avoir le cerveau à l’air libre pendant 48 heures est une potentielle source de contamination bactérienne. Il a dû faire face à un lourd traitement afin de contrer les risques de méningite et d’abcès cérébral.

C’est tout ce que l’on sait. On ignore son nom. Mais les neurochirurgiens d’Ancône, eux, se souviendront longtemps de ce patient improbable : l’homme qui a survécu parce qu’une flèche, pour une fois, a visé juste.

Ce que disent les chiffres

  • Les traumatismes crâniens pénétrants représentent environ 0,4 à 1 % des traumatismes crâniens en Europe.
  • Le taux de mortalité des blessures pénétrantes par arme à feu au cerveau varie entre 35 % et 90 % selon la localisation et la prise en charge.
  • Les lésions pénétrantes non balistiques (couteaux, tiges, projectiles lents) présentent un taux de survie supérieur, en partie en raison de l’absence d’onde de choc.
  • Le risque d’infection intracrânienne après traumatisme pénétrant est estimé entre 5 et 23 %, selon la durée d’exposition et la contamination.
  • Une atteinte du sinus sagittal supérieur est associée à une mortalité pouvant dépasser 50 % en cas de rupture complète.

Sources : littérature neurochirurgicale internationale sur les traumatismes pénétrants crâniens (Journal of Neurosurgery, World Neurosurgery, données OMS traumatologie).